Aujourd'hui : séquence émotion ! Prévoir un kleenex, au cas où ...
J'ai mis du temps à me souvenir de son nom ...
Je pensais l'avoir oubliée pour toujours. Enfouie dans une vie antérieure. Et puis voilà, on va fouiller dans ses vieux souvenirs d'éduc, pour déconner et v'là que le bon gros passé, au 1er degré, tape l'incrust', en invité impromptu ...
C'était au Foyer pour Adultes Handicapés Mentaux de V..., tout au bout du RER, où je venais faire un stage, gratos, un an avant mon entrée à l'école d'éduc. Mon premier vrai contact avec le terrain, motivé à mort à l'idée d'enfin exercer le boulot dont je rêvais depuis que, presque encore gamin, j'avais vu le reportage de Lainé et Karlin sur Bettelheim.
Chantal. Elle s'appelait Chantal. Et ça lui allait comme un gant. Un physique de bonne grosse fermière, la robe à fleurs qui va avec, l'armoire normande en chêne massif dans la chambre, et les sous-vêtements du même métal, la culotte-gaine et le soutien-gorge d'un autre temps, utilitaire. Oh, pour une fois, n'y voyez rien de libidineux. Mais elle était très lente, lente à déplacer son énorme carcasse, lente à se décider à quitter l'endroit où elle était, surtout si c'était sa chambre. Alors quand tout le monde piaillait dans le minibus, pour partir à la piscine ou au jardin, et qu'on attendait, encore, Chantal, on montait à sa chambre, on frappait à la porte, par principe, par acquis de conscience, elle n'ouvrait jamais, et on entrait voir où elle en était. Parfois elle était presque prête, parfois elle était en sous-vêtement parce qu'il lui avait paru indispensable de changer de robe à fleurs entre le repas et le cours de percus mais ça lui prenait des heures, souvent elle était prête, mais elle voulait qu'on vienne la chercher.
Quand je suis arrivé au foyer, je l'ai vite repérée, la Chantal. Elle m'a accueilli par sa redoutable arme de défense : d'une main elle se faisait deux grandes dents, comme des crocs digitaux, de l'autre elle se battait les flancs, le tout en imitant le chat qui "crachent" quand il va attaquer. A dire vrai, c'était pas très efficace mais ça frappait les esprits. J'ai oublié de vous dire : Chantal, c'était presque 60 ans d'autisme dans un quintal de robustesse. Ce quintal massif était d'ailleurs, sans qu'elle en ait conscience, son arme ultime. Quand, baissant la tête, elle fonçait vers sa chambre parce qu'elle avait décidé que ç'a avait assez duré, elle pouvait envoyer valdinguer le plus costaud des éducs sans même s'en rendre compte. Heureusement qu'elle était plus tête de mule que colérique, si elle avait piqué une crise, je crois que toute l'équipe n'aurait pas suffit à la maîtriser.
Moi, ça m'avait bien plus, ses crocs de défenses, j'avais trouvé ça plutôt créatif. Et ça ne m'avait pas gêné. C'est ce que j'aime, chez les personnes autistes : elles sont farouchement farouches, leur, je ne dis pas confiance, ça n'aurait pas beaucoup de sens, mais votre acceptation dans leur monde clos, ça se mérite, c'est pas donné à tout le monde.
Chantal, elle faisait presque partie des meubles, on y faisait plus trop gaffe. Oh, non pas que l'équipe faisait mal son boulot, elle avait comme tout à chacun son cours de peinture, son cours de poterie (qu'elle adorait), sa séance de piscine hebdomadaires. Et personne, jamais, ne l'a oublié dans sa chambre, même quand elle s'y planquait. Mais je remarquais que dans ces entre-deux, entre le retour du groupe théâtre et le départ du groupe poterie, entre le retour du C.A.T et le goûter qui n'était pas prêt, entre la fin du film à la télé et le coucher, quand les éducs déconnent un peu avec les résidents, elle restait toujours assise sur sa chaise, seule. D'autres résidents appelaient l'attention. Les éducs faisaient leur boulot, avec elle comme avec les autres, rien à dire, mais elle n'intéressait plus vraiment. Elle avait déçu ...
Le directeur de l'établissement la connaissait depuis une éternité. En fait, il avait bossé, déjà, avec elle du temps lointain où il était lui-même éduc. On avait eu de grands espoirs pour elle, on avait espéré la sortir de son autisme profond. Mais en vain. Dans la salle à manger, subsistait un vestige de cette époque : le code-photo. Exprès pour elle, on avait installé un grand panneau figurant les jours de la semaine, sur lequel on avait collé des polaroïds représentant les activités : Chantal en robe à fleurs à la poterie, Chantal en robe à fleurs en train de faire les courses, Chantal en robe à fleurs chez le coiffeur, Chantal en maillot à fleurs à la piscine ...On continuait, avant chaque activité, à lui montrer inutilement la photo correspondante, moins par habitude que pour éviter de s'avouer franchement que ça avait été un échec complet. A coté du panneau, il y avait une petite boite. Un jour j'y ai jeté un coup d'½il : il y avait les photos d'un couteau, d'une fourchette, d'une assiette (pour lui faire mettre la table, j'imagine), du minibus, d'une télé...etc, si je me souviens bien, y avait même la photo d'un livre, c'est vous dire ... Il parait qu'à une époque, elle avait prononcé quelques mots, cette époque était plus que révolue. On avait espéré, elle avait déçu.
Croyez pas que je jette la pierre aux collègues. Moi-même, j'ai ensuite décidé de bosser avec des gamins, parce que j'avais besoin d'un-semblant-d'illusion-que-peut-être-on-pouvait-légèrement-améliorer-les-choses-sur-la-durée et que quand on bosse avec des gens chronicisés, comme on dit, depuis 25 ans dans leur symptômes, cet espoir-là on le laisse à la maison et c'est pas facile de faire sans.
Mais je venais d'arriver, avec l'innocente naïveté du novice, et moi, elle me plaisait bien, Chantal. Je vous disais que les personnes autistes étaient farouches, elle, elle était encore plus farouche qu'autiste, pour tout dire, elle avait un coté "je vous emmerde" qui n'était pas pour me déplaire. Comme j'étais stagiaire, je pouvais gérer une partie de mon temps à ma guise, et donc le consacrer à approcher ce gros ours bourru.
Je crois qu'elle était surprise d'être de nouveau un centre d'intérêt pour quelqu'un et je pense même que, passée la période "mais qu'est-ce qu'on viens me faire chier en bousculant mon monde bien établi", elle appréciait. Enfin bon, c'est en tous cas ce que je me racontais, dans ce genre de relation, faut faire le boulot pour deux, et projeter ses illusions à la place de l'autre fait partie du boulot, c'est pas l'autre qui le fera. En tous cas, j'avais de moins en moins souvent droit aux crocs et elle s'avérait même assez docile, très "maniable" comme on dit poétiquement dans le jargon professionnel.
Alors, j'ai un peu réactivé les sortie "inutiles" qui avait été un peu délaissées, comme l'emmener à la superette acheter des piles pour son walkman, plutôt que d'y passer rapidos d'un coup de bagnole, l'emmener allumer un cierge à l'église, on est d'accord c'est encore moins utile mais elle avait été habituée aux rites, des petites sortie de rien (enfin, façon de parler, parce que ça pouvait devenir tout un sketch quand elle décidait, par exemple, qu'elle ne rentrerait qu'avec le cadie de la superette ou la bouteille de laque du coiffeur) mais qui était du temps rien que pour elle.
J'ai même fini par l'emmener boire une menthe à l'eau dans l'unique bistrot crasseux du bled, où les bons gros cons de chasseurs rougeauds et gueulards faisaient subitement silence à chaque fois que j'entrais accompagné d'un résident du foyer. Un bon gros silence pesant dans lequel on entendait un "quel courage, je le ferais pas" pour moi, un "quel misère, j'ai pitié" pour le résident qui m'accompagnait et surtout un gros "beurk" pour tous les deux.
Je les emmerde et je leur crache à la gueule ! Leur pitié dégueulasse cache un manque de c½ur et surtout d'imagination, leur bêtise qui leur fait croire que je fais ce boulot par goût du sacrifice montre leur connerie grasse, ils ne sauront jamais quel passionnant voyage c'est de découvrir les méandres intérieurs d'un enfant autiste et que quand un enfant psychotique ajoute votre prénom à son vocabulaire rachitique, ça vaut tous les couchers de soleil depuis la préhistoire et toutes les victoires napoléoniennes empilées les unes sur les autres ! Passons ...
Le garçon venait prendre la commande dans les cinq secondes, sans doute avec le secret espoir que plus vite on serait servis, plus vite on déguerpirait. Il ne s'adressait qu'au seul être humain visible, moi. Je n'ai jamais été servi aussi rapidement que dans ce café ! Si vous en avez marre de héler 50 fois le serveur quand vous avez tout juste 10 minutes pour prendre un café, trouvez-vous un neveu autiste ou une petite-cousine trisomique. Humour ...
Chantal, elle s'en foutait. Elle sirotait sa menthe à l'eau. Elle adorait ça, la menthe à l'eau. Et puis, on se levait, d'ailleurs le plus souvent c'est elle qui se levait brusquement, me signifiant ainsi qu'elle en avait marre, le silence se refaisait brutalement, et on rentrait au foyer.
Vous savez quoi ? J'ai même fini par l'entendre rire, Chantal. C'est comme ça que j'ai su que le foyer répondait aux normes anti-sismiques.
C'était un Lundi matin. Comme d'hab' j'étais à la bourre, faut dire j'avais 2h1/2 de transport, pour un pas matinal, ça faisait beaucoup. Je grimpais l'escalier quatre à quatre pour monter aux chambres et faire les levers, ce putain d'escalier en colimaçon, un miracle qu'on ait jamais eu d'accidents. J'ai croisé un collègue qui descendait avec un jeune, déjà prêt, je devais vraiment être à la bourre. Un jeune qui s'était déçu lui-même, lui, et qui n'acceptait plus de sortir de sa torpeur dépressive que pour nous imiter Donald, avec un certain talent, d'ailleurs. Tout en faisant gaffe à ce que Donald n'ait pas l'impulsion subite de sauter six marches ou d'en rater une, le collègue m'a lancé d'un air gêné :
_ T'es au courant pour Chantal ?
_ Quoi ?
_ Elle est morte ce Week-end, chez sa mère.
_ Quoi ???
_ Elle a fait une attaque cardiaque !
_ Oh merde !
J'ai encaissé. Donald commençait à tituber sur sa marche, là-haut y avait les retardataires qui allaient raté le car pour le C.A.T, on a vaqué. Et puis, que dire de plus ?
Quand j'ai eu deux minutes à moi, je me suis dit qu'au moins ces derniers mois l'avaient un peu ramenée à la vie, aux plaisirs minuscules énormes, qu'elle avait du aimer que je lui prête attention. Dans ce boulot, pour continuer, il faut se trouver ses propres motivations, quitte à les créer de toutes pièces ...Sans illusions, on crève.
J'ai fini par quitter le Foyer. La Chef de Service hystérique qui pensait que tout pouvait marcher au carré a fini par me gonfler. Et puis j'avais beau bosser à l'oeil, j'avais droit à ma ration d'engueulades injustifiées. Un jour où j'étais une fois de plus en retard elle m'a balancé "C'est plus possible !", j'ai répliqué "Exact, d'ailleurs j'arrête !", j'ai ramassé ma pelure et je suis parti. Mais avant, je suis discrètement passé par la salle à manger et dans la boite à polaroïds, j'ai pris une photo de Chantal, celle où elle faisait les crocs, celle où je la reconnaissais le plus ...
Quelques semaines plus tard, j'intégrais avec fierté l'Ecole d'Educateur de Buc. Le maître-mot de la formation était : apprendre à s'impliquer dans son boulot tout en gardant la distance indispensable. Ca, j'avais plus besoin de l'apprendre, j'avais déjà reçu la leçon et d'une façon magistrale.
Elle s'appelait Chantal, et je la croyais enfouie dans une vie antérieure.
Je voulais vous mettre la photo de Chantal en illustration, justement celle où elle fait les crocs. Mais elle est je ne sais où quelque part dans les gros dossiers renfermant ma période éduc, et là, tout de suite, j'ai pas tellement envie d'aller y fouiller...